Brigitte Cornand ©2009 Thibaut Estellon
Il ne fait aucun doute que Brigitte Cornand cultive une passion forte pour l'art.
Louise Bourgeois, Christian Boltanski, Annette Messager, Denis Oppenheim, Joan Jonas font partie de ces artistes dont elle a partagé de nombreux instants de vie qu’elle a retranscrits poétiquement sur pellicule. C’est dans un appartement calme et lumineux du West Village qu’elle me reçoit et revient sur son parcours, sa vision du monde de l’art et sur son expérience new yorkaise.
Bonjour Brigitte, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
J’ai toujours été dans l’univers des artistes. J’avais fait l’école du Louvre mais je ne savais pas trop ce que je voulais faire, journaliste ou conservateur peut-être…Finalement je me suis retrouvé à réaliser des films pour Canal+. C’étaient principalement des portraits d’artistes, souvent des amis comme Christian Boltanski ou Annette Messager. C’est eux qui m’ont incité, poussé à les filmer et c’est comme cela que j’ai commencé.

Annette Messager
C’était dans les années 80 quand Canal + se montait. Je ne connaissais personne mais je leur avais proposé une série de portraits d’artistes qui leur a plu. Ils m’ont par la suite confié une émission sur l’art. C’était vraiment extraordinaire, j’avais peu de contraintes, j’étais totalement libre. C’est cela qui m’a progressivement permis de revenir à l’essentiel avec ce que je fais aujourd’hui, c'est-à-dire des films au montage simple, qui laisse le temps s’écouler sans artifices… Un film n’est pas un livre. Malheureusement, nous sommes dans une période où il faut tout expliquer, tout mâcher, on ne laisse plus de place à la rêverie…

Christian Boltanski
Comment vous-êtes vous retrouvée à New York ?
Au début des années 90, j’avais un projet autour du Land Art et j’ai donc commencé à faire des choses aux Etats-Unis. Les gens et leur façon de vivre me plaisaient beaucoup. Je me suis créée un cercle d’amis et c’est là que j’ai alors rencontré Louise Bourgeois dont je suis devenue une sorte d’assistante. Je suis revenue de plus en plus fréquemment avant de finalement m’installer à New York il y a cinq ans.
Vous avez d’ailleurs réalisé plusieurs films sur Louise Bourgeois mais aussi d’autres artistes…
Oui je travaille avec Louise depuis une quinzaine d’années et nous sommes progressivement devenues amies. D’ailleurs, si je me suis installée ici, c’est aussi parce que c’était important pour nous que nous soyons plus proches. Son travail me touche vraiment. Elle a la réputation d’être très difficile, de ne pas se sentir à l’aise dans les entretiens et elle m’a effectivement donné du fil à retordre au départ (rires). Elle se méfiait car elle pensait que ce serait des choses identiques à d’autres expériences cinématographiques qu’elle avait vécues. Or, pour mon film, c’était une autre proposition, il n’y avait pas d’interdits, d’empêchements. Nous avons fait les choses sur la durée. Il y a eu 1 puis 2 puis 3 films (La rivière gentille, Chère Louise, The whisper of the whistling water) et je continue toujours à filmer.

Louise Bourgeois
Comment expliquez-vous la reconnaissance plutôt tardive de Louise Bourgeois ?
Elle a toujours été reconnue et appréciée chez les artistes. Ce sont les institutions qui ne s’intéressaient pas à elle. C’était aussi une époque où les artistes femmes étaient moins mises en valeur. Louise avait aussi parfois peur d’exposer son travail. Elle était peut-être trop indépendante pour les institutions…
Peut-on qualifier vos films de documentaires ?
Ce ne sont pas vraiment des documentaires mais plutôt des portraits. Ce sont des œuvres qui se réalisent souvent sur plusieurs années, je montre le temps des gens que je filme…Je ne voulais pas faire des collages, je souhaitais laisser du temps au temps, être disponible, à l’écoute et aller au fond des choses pour rentrer dans un univers. C’est aussi possible car ce sont des gens que je connais, des amis.
Mais, ce qui m’intéresse, c’est que ces films existent, qu’ils soient montrés. Ce sont des productions légères loin des productions hollywoodiennes (rires). Le matériel moderne est très bien, coûte peu cher…On peut tout faire soi même ou presque. C’est extraordinaire le bouleversement qu’il y a eu en l’espace de quinze ou vingt ans. Certes, je continue parfois à filmer en super 8 car cela me plaît mais il est nécessaire d’avoir quelqu’un pour vous aider, le montage est très long…

Qu’est ce qui vous a particulièrement plu ici à NYC ?
On ne trouve pas ce côté condescendant…On est perçu pour ce que l’on est et non pas pour ce que l’on fait. Personnellement, je me sens plus libre, plus indépendante ici qu’à Paris. J’ai aussi de la chance d’être dans l’art, c’est un réel privilège. Par ailleurs, les new yorkais sont beaucoup plus positifs, enthousiastes et moins râleurs…ça donne de la force.

Peut- on comparer New York et Paris en termes de scènes artistiques ?
C’est difficile de comparer ces deux villes. Paris est beaucoup plus petite tandis que New York est le centre de l’art depuis la seconde guerre mondiale. Mais on a quand même de très bons artistes français reconnus internationalement comme Daniel Buren, Annette Messager, Sophie Calle, Christian Boltanski...
Y a-t-il des réalisateurs qui vous inspirent ?
Je n’aime pas trop le mot réalisateur car cela implique que l’on travaille pour quelqu’un, je préfère le terme de cinéaste. J’aime beaucoup Agnès Varda, Chantal Akerman ou encore Jim Jarmusch, John Cassavetes, Clint Eastwood. Chez les artistes, je dirais Jonas Mekas, le propriétaire de l’Anthology Film Archive qui fait des films comme des journaux intimes. C’est vraiment mon mentor, il m’a beaucoup aidé et conseillé.

Quel est votre point de vue sur le monde de l’art aujourd’hui ?
C’est désolant. Chelsea est une horreur, il y a des galeries partout mais très peu de choses intéressantes. Ces dernières années, tout le monde prétendait être artiste et souhaitait ouvrir une galerie. C’était le dernier truc à la mode. Mais ce n’est pas nouveau, dans le Lower East Side des années 80, c’était la mode au figuratif, il y avait plein de galeries, il suffisait de faire un gribouillis et hop c’était vendu ! S’il y avait quelques bons artistes comme Futura 2000 ou Kenny Sharf, les autres se sont tous évaporés…
Finalement, qu’est ce qui vous plait le plus dans l’art ?
C’est la dimension poétique, ce côté enchantant et enchanteur qui me transporte. Et ceci dans tous les styles…
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
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