mercredi 1 avril 2009

JEANNE VERDOUX : Artiste / Graphiste



Jeanne Verdoux, artiste et graphiste de formation, me reçoit aujourd'hui dans son atelier de Bed Stuy à Brooklyn.
Elevée au milieu des dessins humoristiques du New Yorker, ce n'est probablement pas un hasard si elle vit aujourd'hui à New York et crée des images mêlant poésie et humour. Arrivée il y a quelques années aux Etats-Unis suite à une bourse hors-les-murs de la Villa Médicis, elle a toujours conjugué travaux graphiques commerciaux et pratique artistique indépendante.
Elle revient pour The French Creative Connection sur son parcours à Paris, Londres et New York mais aussi sur son travail, ses influences et sa perception de la scène artistique new-yorkaise. Last but not least, elle a gracieusement accepté à cette occasion de créer une image en guise de portrait et nous propose également une sélection de ses travaux récents à découvrir ici...


Jeanne, peux-tu revenir sur ton parcours, comment t’es-tu retrouvée à New York, qu’y fais-tu aujourd’hui ?
J’ai grandi avec les dessins du New Yorker que je feuilletais à la sortie de l’école puisque mes parents qui venaient de la presse y étaient abonnés. Cela a été une sorte de déclic dès mon plus jeune âge.
J’ai commencé par faire des études d’arts graphiques et d’illustration en France à la fin des années 80, à l’ESAG Penninghen puis aux Art Appliqués (Olivier de Serres) et j’ai finalement complété mon parcours au Royal College of Art de Londres. Ce fut une expérience enrichissante puisque cela m’a ouvert des univers comme la typographie qui à l’époque était peu enseignée en France. J’y ai aussi fait des rencontres marquantes comme les frères Chapman. Je suis par la suite rentrée à Paris et j’ai intégré l’Atelier de Création Graphique de Pierre Bernard, un studio qui a beaucoup fait bouger les choses dans les années 70-80 avec un retour au dessin à la main et à des techniques de collage notamment. Les gens étaient très créatifs, avaient des idées fortes et les sujets que l’on traitait, qui touchaient beaucoup au culturel ou au social, m’intéressaient énormément.
Par la suite, nous avons monté notre propre studio avec d’autres graphistes, mais après mon expérience à Londres, l’étranger me manquait. J’ai donc postulé à la Villa Médicis hors-les-murs pour venir à New York et fut acceptée. A mon arrivée ici, je suis restée quelques mois en résidence à ISP avant de travailler sur l’identité visuelle de festivals et autres manifestations culturelles tout en maintenant un travail artistique personnel basé sur le dessin.


"New Yorker", encre sur carte d'abonnement du New Yorker magazine, 2006


Je crois que tu as une relation un peu particulière avec le papier Clairefontaine, peux-tu nous en dire un peu plus ?
Oui en effet, j’ai toujours dessiné sur du papier Clairefontaine et ceci depuis l’enfance. En général je n’utilise que des choses peu coûteuses du quotidien : sacs en papiers, enveloppes, feuilles, etc. et peu de matériaux « art ». Quand je suis arrivée ici, ce n’était pas facile de trouver du papier Clairefontaine et c’était par ailleurs très cher. J’ai donc contacté l’entreprise qui s’est intéressée à mon travail et m’a donné beaucoup de papiers, y compris des rouleaux brut avant leur pliage/massicotage ce qui m’a permis de ne pas être limitée par le format traditionnel de la page simple ou double. J’ai commencé la toile récemment mais je ne peux pas m’empêcher de reproduire ce quadrillage si particulier (rires), j’aime sa structure et déteste la page totalement blanche.


"Toile", Acrylique et crayon sur toile, 2008

Quels sont les thèmes que tu abordes ? Comment se passe ton processus de création artistique ?
Il y a un aspect humoristique très présent dans mon travail. L'humour est très important pour moi , c’est une façon d’interpréter ce qui m’entoure. On en revient aussi à ces lectures du New Yorker quand j’avais 7 ans. Mon processus créatif passe d’abord par l’observation. Ce sont les comportements humains qui m’intéressent et dans la banalité du quotidien je cherche ce petit détail qui permettra de dédramatiser les difficultés de tout un chacun. C’est ce qui me donne de la motivation pour rester à New York et pour continuer mon travail. C’est aussi merveilleux de voir que cela peut faire du bien aux gens. Par exemple, un jour où il avait neigé, j’ai dessiné une maison pour oiseaux dans mon jardin (voir ci-dessous) puis je l’ai photographiée et diffusée autour de moi. J’ai reçu beaucoup de retours positifs ; c’est génial de voir que l’on peut transmettre tant d’émotions, faire sourire les gens via une simple image. C’est la même chose avec ma manière de voir le graphisme, il y a une certaine poésie que j’essaye d’appliquer dans mes travaux. Je cherche à offrir une interprétation du monde permettant de sourire et de sortir de cette banalité du quotidien.

"Birdhouse", pigment sur neige, 2009

Tu as travaillé à Paris et à New York, as-tu remarqué des différences entre ces deux villes ?
Il est plus facile pour moi d’être à la fois reconnue en tant que graphiste et artiste ici à New York. J’ai l’impression qu’en France je ne pourrais être que graphiste car il y a beaucoup plus de stéréotypes, le métier de graphiste est très défini et d’une certaine façon on te place dans une catégorie spécifique. Ici pas du tout, on ne cherche pas à te mettre dans des cases et on te juge beaucoup moins. Quand le New York Times te demande de faire une illustration, tu peux faire une proposition typographique alors qu’en France ce sera plus difficile même si la situation évolue petit à petit sous l’influence anglo-saxonne.
A New York, tu peux aussi être artiste sans avoir de galerie, ce qui au final ne devrait pas surprendre puisque la nature de l’artiste est de produire de l’art. Tu peux être artiste et serveur sans que cela ne reflète la qualité de ton travail. Au final, je me sens plus libre de faire ce que je veux ici dans mon travail, j’ai l’impression qu’on nous colle moins d’étiquettes. Par exemple, les gens ne cherchent pas à faire absolument une séparation entre mon travail artistique et graphique même si dans la pratique il y a une différence technique et utilitaire.
J’ai d'autre part trouvé très facilement à enseigner à SVA (School of Visual Arts) et enseigne en ce moment à Parsons tout en étant guest critic à Yale. Je ne suis pas sûre que les portes se seraient ouvertes aussi rapidement en France.

"Living room", mixed media, 2008

En quoi New York t’inspire dans ton travail ?
New York est une ville très excitante. La présence de la typographie, le secteur de la presse, l’aspect visuel très fort de cette capitale culturelle m’intéressent et m’inspirent au quotidien. Je cherche en permanence à réutiliser et à me réapproprier ce bombardement constant de signes.

Les graphistes français sont souvent reconnus pour leur talent, qu’en est-il selon toi et quel est ton point de vue sur le graphisme américain ?
Je pense que la recherche graphique américaine est relativement pauvre comparée à la France. On peut le voir dans les musées par exemple dont les identités visuelles et graphiques sont beaucoup moins fortes que des institutions françaises comme le Louvre, Pompidou ou la Villette. La brochure du MoMA par exemple est étonnement banale et ennuyeuse. Les graphistes français font des choses beaucoup plus intéressantes, du moins dans le secteur culturel. J’ai l’impression que les graphistes américains au contraire des illustrateurs et artistes sont assez fermés sur eux même et qu’il y a plus d’innovations en Europe. C’est peut être lié à la proximité géographiques des pays européens qui facilite les échanges d’idées, les influences, avec des pays comme l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France où le secteur du graphisme est très dynamique.

Act French : Identité visuelle pour festival de théatre français à NY (non publié)

Y a-t-il des artistes qui t’inspirent ?
Oui, des artistes et des graphistes comme Saul Bass, Saul Steinberg, David Shrigley, Topor, Louise Bourgeois, et beaucoup d'autres...

Quels sont tes lieux culturels favoris à New York ?
Wave Hill, un jardin botanique situé dans le Bronx avec un focus sur l’art. Ils ont une galerie et exposent des travaux très intéressants sur le thème « art et nature », thème qui pourrait être complètement ringard mais qu’ils arrivent à très bien traiter.
Bien évidemment le Drawing Center qui est un lieu dédié aux dessins comme son nom l’indique. Le dessin est à la base de beaucoup de choses dans l’art, que ce soit d’un point de vue historique ou technique, mais malheureusement il est souvent considéré comme une forme d’art mineur.
P.S.1 qui possède un espace génial et peut se permettre de présenter beaucoup de choses innovantes.

"Swing", encre et punaises sur papier, 21x29.7 cm, 2008

Quel est ton quartier préféré ?
J’aime beaucoup Brooklyn, Fort Greene avec des lieux comme BAM, Botanical Garden, Brooklyn Museum et mon quartier bien sûr qui se situe à la limite de Clinton Hill et de Bed Stuy. En tant qu’artistes et indépendants, on a réalisé il y a quelques années qu’il fallait que l’on investisse dans l’immobilier sinon on n’y arriverait jamais. Ce quartier était alors un des seuls dans nos moyens. Nous étions les seuls blancs lorsque nous sommes arrivés. On ne savait pas comment on allait être accueillis par les gens, méfiants avec la gentrification, mais quand ils ont vu qu’on n’avait pas beaucoup de fric non plus, il n’y a pas eu de problèmes (rires). Par ailleurs, nous avons des enfants et c’est un quartier très familial avec un côté village, tout le monde te dit bonjour et connait tes gamins. Je n’ai jamais vu cela avant, que ce soit à Paris, à Londres ou dans les autres quartiers de New York où nous avons habité. Toutefois notre quartier change beaucoup, la gentrification progresse de plus en plus.

Justement, quels sont tes endroits préférés dans ton quartier ?
On aime beaucoup les endroits authentiques, style vieux diners paumés, restos latinos, self-services sénégalais et des caraïbes, trucs de quartier, plus que les derniers lieux à la mode. On va souvent à Sweet Revenge qui vient juste d’ouvrir et qui est un bar très sympa. On s’organise entre parents du quartier pour faire garder les enfants quand on sort (rires). C’est vrai que 95% de la clientèle est blanche dans un quartier majoritairement noir, c’est un peu bizarre, le mélange ne se fait pas instantanément.

Y a-t-il des choses qui te manquent ?
La bouffe. Quand je vais en France, j’ai l’impression de retrouver le vrai goût des aliments…
Dans un autre domaine, je trouve que l’offre en termes de cinéma est moins riche qu’à Paris. A part quelques lieux comme BAM, Film Forum, Anthology Film Archive et MoMA qui programment des films moins grand public, l’offre est plus limitée en ce qui concerne le cinéma indépendant et international.

Affiche réalisée pour l'agence VU dans le cadre de l'expo "80+80, photo_graphisme"

Envisages-tu le retour ?
Mon rêve serait d’avoir une maison en France et pouvoir y aller de temps en temps. Malheureusement ici, c’est plus dur de voyager à l’international, d’autant plus lorsque tu as une famille, les espaces sont plus grands, voyager coûte plus cher, ce n’est pas comme en Europe où tu peux visiter beaucoup de pays sans faire de longs trajets. Au final les new yorkais ne voyagent pas beaucoup ; New York est une ville qui t’absorbe...
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Vous pourrez voir le travail de Jeanne Verdoux à New York pour l'expo "FUTURE DAYS" au CAN Alternative Space (814 Broadway, Floor 2), vernissage le 10 avril, 19h à 22h ; en France, lors du 20ème Festival International de l’Affiche et du Graphisme de Chaumont, exposition "Graphisme in France", 16 mai au 14 juin.
Cliquez sur le lien ci-après pour voir le site internet de Jeanne Verdoux. Elle poste par ailleurs régulièrement ses dessins sur son blog. Pour plus d'infos, un article du New York Times parle d'elle ici dans le cadre du AIM Program du Bronx Museum auquel elle a participé. Elle fait aussi partie cette année du Mentoring Program for Immigrant Artists qui est géré par la New York Foundation for the Arts.
Last but not least, Jeanne est représentée à Paris par la Galerie Magda Danysz...

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : ©Jeanne Verdoux.
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3 comments:

Thibaut Estellon on 2 avril 2009 12:06 a dit…

Pour info, l'interview de Jeanne Verdoux pour The French Creative Connection a été relayé par le magazine Etapes, référence dans le monde du graphisme...
http://www.etapes.com/actus/interview-de-jeanne-verdoux

Anonyme a dit…

j'avais déjà vu ses cartes "Newyorker" sans savoir de qui c'était, et en voyant son travail je trouve ça SUPER... dommage qu'il n'y ai pas d'expo en france!

Thibaut Estellon on 6 avril 2009 14:53 a dit…

Si justement, ses travaux seront exposés lors du 20ème Festival International de l’Affiche et du Graphisme de Chaumont, exposition "Graphisme in France", 16 mai au 14 juin.
Elle est aussi représentée à Paris par la Galerie Magda Danysz...
(les liens sont dans le dernier paragraphe de l'entretien)
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