mercredi 15 avril 2009

NICOLA L : Artiste



Il y a quelques semaines, Nicola L me recevait au désormais mythique et sulfureux Chelsea Hôtel où elle réside aujourd'hui après avoir évolué pendant plus de trente ans entre l'Europe, avec Paris ou Ibiza, et les Etats-Unis avec New York.
C'était pour moi l'occasion de rencontrer une grande artiste qui n'a eu de cesse de se renouveler et d'évoluer dans des pratiques artistiques variées allant de la peinture avec ses "Pénétrables" comme les qualifiait le critique Pierre Restany, à l'art fonctionnel, la performance ou encore les films avec des documentaires et interviews-portraits de personnages comme Abbie Hoffman ou les Bad Brains.
C'est dans son salon, sous l'air bienveillant d'une de ses imposantes Femmes Commodes, que nous revenons longuement sur son parcours et son expérience new yorkaise, de la révolution culturelle des années 60, aux folles années 80 jusqu'à aujourd'hui...


Nicola, d’où viens-tu, quand et comment es-tu arrivée à NYC ?
Je suis originaire de Paris et j’ai en fait deux arrivées à New York. La Mama Theater m’avait d’abord invitée en 1966 pour réaliser une performance "Le Cylindre" que je venais juste de présenter à la Biennale de Paris. J’étais alors supposée ne rester que deux mois mais suis au final restée deux ans (rires). C’était la folie, je ne voulais plus partir, on ne pouvait être que spectateur tellement il y avait de choses qui se passaient. On assistait à une révolution politique mêlée à une évolution des mœurs incroyable : les hippies de Californie venaient protester contre la guerre au Vietnam, prenaient de la drogue, trainaient nus dans les parcs et se faisaient charger par la police à cheval ; pendant ce temps, Andy Warhol filmaient les Chelsea girls ici, au Chelsea Hotel...c’était une révolution culturelle complète.


Hutton Archive/Getty Images
Andy Warhol on the set of “Chelsea Girls” (1966), with Mario Montez.



Avais-tu cette image là des Etats-Unis et de New York avant de venir ? Savais-tu à quoi t’attendre ?
Non pas vraiment. J’étais venue avec une amie et nous avions traversé l’océan sur un cargo. Ce voyage de 15 jours avait été épique mais l’arrivée à Brooklyn et la traversée de Manhattan au volant de ma petite voiture l’étaient encore plus ! J’ai vite fait des rencontres : Robert Filliou, Allen Ginsberg, Norman Miller, Carole Schneemann, Oldenburg, Rauschenberg... Il y avait des soirées incroyables où on se croisait tous. C’était une époque extraordinaire ! Mais il a fallu repartir et je suis donc rentrée en mai 68 ; c’était pas mal aussi en termes de révolution politique et culturelle (rires). Malheureusement cela n’a pas duré longtemps…Comme j’avais une maison à Ibiza, je suis partie avec mon fils. Beaucoup de hippies déçus débarquaient sur l’île à l’époque, les idéaux auxquels ils croyaient ne s’étaient pas réalisés, cela ne marchait nulle part…

Tu as commencé par la peinture puis a évolué vers des performances, des objets et des films. Peux-tu revenir sur ton parcours et ta vision artistique ?
J’étais effectivement peintre à l’origine mais je ne pouvais plus supporter le regard passif des gens sur mon travail. Jai donc décidé de faire des « Pénétrables » comme les appelait Pierre Restany. Ces toiles pouvaient en effet être pénétrées en passant les bras à travers cinq trous munis de manches prévues pour les quatre membres plus la tête. J’ai beaucoup développé ce travail à Ibiza, où l’hiver est très propice au travail.


Terre et collage, 1965-1966.
Courtesy galerie Patricia Dorfmann / paris-art.com

Pour les objets, j’ai commencé un peu par hasard en faisant un pied à une des colonnes d’un loft dans lequel je vivais sur 14th Street à New York. Cette idée a tout de suite eu beaucoup de succès et j’ai par la suite continué avec d’autres parties du corps humain : l’œil, la bouche, la tête... Ces objets se vendaient bien mais je me suis dit que si cela se vendait, c’est que cela devait forcément être mauvais. J’ai alors choisi de retourner m’isoler à Ibiza puis les choses ont progressivement redémarré avec plusieurs grandes expositions de groupes.
En 1976, j’ai décidé de changer de direction et de faire des films uniquement. J’ai donc commencé une autre vie et me suis installée définitivement à New York en 1979. J’étais venue initialement pour montrer deux films. Le premier, un documentaire sur Eva Forest, une espagnole condamnée à mort sous le régime de Franco pour son engagement politique dans le pays basque et le deuxième intitulé « The Heads are Still in the Island » avait été tourné avec Terry Thomas, Lola Gaos et Norman Brinsky à Ibiza. Il a été montré récemment à la Maison Européenne de la Photographie à Paris.
Bizarrement, ce dernier intéressait beaucoup les américains mais le documentaire politique pas du tout. C’est là que j’ai compris que les américains ne s’intéressaient qu’à leur histoire. J’ai donc commencé à écrire l’histoire d’une femme qui avait connu le New York des années 60 et y revenait dans les années 80. Mêlant vie privée et professionnelle avec des interviews de personnalités, ce film était une sorte de chronique comique de la société new yorkaise de l’époque et au final, un projet assez autobiographique…En tout cas, c’était fascinant car j’ai pu interviewer des gens comme Noam Chomsky, les Weather People, les féministes et bien d’autres.


Nicola L, "L’Oeil", Courtesy Galerie Pierre-Alain Challier

J’ai par la suite cherché Abbie Hoffman, un activiste anarchiste, qui était en cavale et que je n’arrivais pas à trouver. Il m’a un jour téléphoné et l’on s’est arrangé pour le filmer, c’est devenu "My name is Abbie…Orphan of America (1980)".
Par la suite, un de mes scripts avaient été retenu par American Playhouse, j’avais commencé à chercher des coprod mais malheureusement, cela prenait trop de temps et ils m’ont finalement lâchée, c’était affreux…Le même jour, un article du New York Times parlait de mes objets, ce qui a eu l’effet de provoquer plusieurs propositions qui m’ont incité à reprendre ce travail (rires). Finalement, ces objets que j’aime créer mais que je traite toujours un peu à la légère sont revenus plusieurs fois pour me sauver ; mais à l’époque, je préférais les films, la partie la plus conceptuelle de mon travail.

Qu’est-ce qui t’a amenée à utiliser le corps humain pour tes objets ?
Le corps est pour moi l’objet qui nous véhicule dans ce monde. Aux Beaux Arts, j’avais appris à le diviser en peignant des sortes de tâches de lumières donnant l’illusion que celui-ci était comme coupé. Sortie des Beaux Arts, j’ai commencé par faire de l’abstraction pour renier ce que j’avais appris mais je suis finalement revenu à ce qu’on m’avait enseigné, cela m’a beaucoup servi pour mes objets.


The Eye Table, 2008

Peux-tu revenir sur les différentes performances que tu as réalisées ?
Quand j’ai commencé par faire ce pied et ces objets, je ne savais pas que je faisais de l’art fonctionnel. Au final, pour les performances, c’était pareil. Cela a commencé avec Gilberto Gil et Caetano Veloso qui m’avaient demandé d’avoir une idée pour le festival de l’Isle of Wight en 1969 pour lequel ils devaient jouer. J’ai eu l’idée d’un grand manteau rouge pour onze personnes, un manteau de provocation que nous habitions sur scène.
La performance s’est déroulée par la suite dans plusieurs villes d’Europe. Je demandais à chaque fois aux gens de rentrer dans le manteau, c’était aussi une sorte de symbole de la recréation nécessaire des liens dans nos sociétés. C’était toujours étonnant de voir la réaction des gens, on assistait parfois à des choses très drôles ! J’ai ensuite décliné ce manteau en noir pour représenter un côté plus sombre, puis en bleu avec la Cape de l’Evolution dans une performance présentée à Cuba avec les ballets de Cuba et de la musique afro-cubaine. Les danseurs portaient les masques de l’évolution, c'est-à-dire les masques de tous les gens qui ont contribué à l’évolution de ma propre personne mais aussi de nos sociétés en général, cela allait de Chanel à Fidel Castro... Puis j’ai présenté plusieurs performances dans le même style avec entre autres la « Cape Bleue du Cinéma » en 2003 sur le Lido de Venise ou encore « The Blue Cape of Human Rights » au Parlement Européen en 2008, c’était d’ailleurs très drôle de voir les réactions des députés, ils ont cru au départ qu’on était des protestataires ou des terroristes (rires).


THE RED COAT FOR 11 PEOPLE (1969)
Last performance for Canal Plus+ at Galerie Favardin de Verneuil, Paris, Sept. 30th 2008


En quoi New York a influencé ton travail ?
Pour moi, l’art et la vie sont complètement mélangés. Aujourd’hui, ma vie à New York, c’est mon travail et mes amis. C’est une ville qui te malmène, te bouscule, te bat et qui t’aime. New York est une ville très surprenante avec un mouvement et une énergie violente qui vont à la fois pour et contre toi.

Tu vis aujourd’hui au Chelsea Hotel, peux-tu revenir sur ton histoire personnelle avec ce lieu New Yorkais mythique ?
Lorsque je suis venue la première fois, c’était pour moi un hôtel de passage. C’était très amusant, il y avait les putes et les macs au premier étage, des artistes, etc. c’était un bordel complet. En 1979, c’était également très particulier. New York est progressivement devenu obsédée par l’argent et les artistes ne pouvaient plus y rester à cause des loyers qui grimpaient. Le propriétaire du Chelsea était un des derniers à y croire et à soutenir les artistes en leur permettant d’habiter ici avec des loyers raisonnables.



Quel est ton point de vue sur l’évolution de la scène artistique New Yorkaise ?
Cela a toujours été assez fou et intense tout en étant toujours très différent. Les années 80 étaient délirantes avec une activité artistique très forte. J’étais dans mes films à l’époque mais je voyais ce qui se passait dans les autres secteurs. J’habitais dans le même building que Francesco Clemente ; Basquiat et de nombreux artistes y passaient régulièrement. Je faisais par ailleurs des émissions pour Radio Gilda et j’interviewais des artistes, c’était passionnant. D’une manière générale, il y avait une très forte demande artistique. Certes il y avait moins d’artistes mais beaucoup d’entre eux étaient extrêmement talentueux, les collectionneurs avaient un réel intérêt pour l’art et tout le monde avait une rage de s’amuser absolument insensée. Ces années 80 sont passées à une vitesse folle. Je pense que la situation est différente aujourd’hui, mais reste à savoir si c’est parce que c’est moi où la ville qui a 30 ans de plus (rires).

Tu as collaboré avec Bad Brains, groupe de Reggae-Punk mythique. Peux-tu revenir sur votre rencontre ?
Je m’étais retrouvée avec mon fils dans un concert de jazz plutôt chiant lorsque l’on a décidé de s’en aller pour finalement atterrir au club CBGB. Les Bad Brains jouaient et cela fut pour moi un coup de foudre visuel, ils avaient une énergie étonnante. Pour la petite histoire, j’avais demandé à mon fils d’aller leur parler mais il n’osait pas car ils avaient l’air peu commodes (rires). J’y suis donc allée en leur disant que je voulais les filmer. A leur retour sur New York six mois après, j’ai rapidement formé une équipe avec les moyens du bord : matériel emprunté à Columbia University, un ami cameraman allemand payé avec un de mes objets... On les a filmés en concert puis nous avons monté des images de New York par dessus, c’était un projet formidable.


Bad Brains au CBGB durant le tournage de "Take my picture in the Movie"
© Nicola L


Le mouvement pop américain a visiblement eu une certaine influence sur ton travail, penses-tu que tu te serais orientée vers cela si tu étais restée en France?
Je pense que mon travail est effectivement très pop mais cela s’est fait inconsciemment puisque j’avais commencé avant d’avoir connaissance du pop art, c’était dans l’air…mais quand j’ai vu le travail d’Oldenburg, ce fut une expérience assez extraordinaire. Avec le temps, il est clair que ces artistes pop m’ont profondément inspirée.
Mais il y a beaucoup d’autres artistes qui m’ont influencée ou pour lesquels j’ai beaucoup de respect comme Joan Mitchell, Giacometti, Adel Abdessemed qui possède une certaine insolence et une lucidité sur le monde de l’art absolument insensée et que j’ai connu alors qu’il commençait. Je suis d’autre part une férue de cinéma et affectionne les films américains des années 40, les comédies de Billy Wyder, ou encore des films plus récents comme Slumdog Millionaire ou There will be Blood. Comme je suis insomniaque j’en regarde beaucoup la nuit (rires).


Tête à livres, 1995

La crise semble donner raison aux personnes qui affirment que des artistes comme Damien Hirst ou Jeff Koons ont été largement surcotés ces dernières années. Penses-tu à l’inverse que certains artistes modernes ou contemporains ne sont ou n’ont pas été reconnus à leur juste valeur ?
Oui, notamment des femmes. Il suffit de regarder les années 60 avec les Nouveaux Réalistes ou les artistes de la Nouvelle Figuration. Ce sont tous de très bons artistes mais ils se retrouvent un peu comme une bande de vieux monsieurs alors qu’il y avait beaucoup de femmes de talents à cette époque. Les mentalités et la situation ont quelque peu évolué depuis lors mais c’est encore loin d’être satisfaisant...

D’ailleurs, tu as côtoyé les féministes new yorkaises. Est-ce un mouvement dont tu t’es sentie particulièrement proche ?
Non pas vraiment car beaucoup sont extrémistes et ne supportent plus les hommes par exemple, ce qui n’est pas mon cas. Je pense être féministe à ma façon puisque j’ai fait plusieurs travaux abordant et critiquant les conditions de la femme. Par exemple, la Petite Femme Télévision que j’avais réalisée pour Iris Clerc était un objet qui parlait et disait « Je suis la dernière femme objet, vous pouvez me touchez les seins, le ventre etc. mais je vous le répète, je suis la dernière femme objet ».


Nicola L, La Femme-commode, 1970.
Courtesy galerie Cat-Berro © Stéphane Briolant


Tu disais que les américains s’intéressent principalement à leur histoire. Penses-tu que le fait d’être française fut un handicap dans ta carrière ?
Je ne sais pas, sûrement un peu à l’époque. Je me suis personnellement beaucoup battue et ai peut-être eu moins de chance que d’autres. Il y a une sorte de nationalisme très présent dans beaucoup de musées américains, j’ai l’impression que c’est moins le cas en France. Plus jeune, j’avais moins d’opportunités que les artistes américains et je pensais que c’était parce que j’étais mauvaise jusqu’au jour où je me suis aperçue qu’il y avait très peu de femmes exposées. Il y avait clairement une discrimination de ce côté-ci et c’est pourquoi de nombreux mouvements féministes sont apparus dans les milieux artistiques.

Quel est ton quartier préféré ici ?
J’aime beaucoup mon quartier : Chelsea et ses Piers. J’aime également prendre le métro et me balader sur la plage à Brighton Beach.

Est-ce que la France te manque ?
J’ai eu trois expositions à Paris en 2008 et au bout d’un mois passé là-bas, je commençais à perdre mon énergie. J’ai compris que je ne pourrais pas retourner y vivre. Mes amis me manquent bien sûr, parler français également…

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L’exposition "Body by Nature, Art fonctionnel et peintures par Nicola L", curatée par Corey Barr ouvre ce jeudi 16 avril à la galerie Twenty First / Twenty First à New York. A ne pas manquer !
Vous pourrez retrouver le fameux pied des années 60 de Nicola L lors du show elles@centrepompidou qui ouvre le 27 mai au Centre Pompidou à Paris. Nicola L participera prochainement à un projet très poétique à Candes Saint Martin où les habitants prêtent leurs fenêtres à des artistes et ceux-ci produisent des rideaux.
Le site de Nicola L. se trouve ici : www.nicolal.com
Elle est représentée à Paris par Patricia Dorfmann, Galerie Pierre Alain Challier - qui va organiser un group show féminin du 29 mai au 1er août et par la galerie Favardin et de Verneuil.

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : Nicola L ©2009 Thibaut Estellon.
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