
AN AMERICAN SUMMER - PART 6
C' est par une fin d'après-midi chaude que Paul Kahn nous donne rendez-vous dans le studio de sa compagnie Kahn+Associates. Tandis que J+M+R prépare son attirail de guerre photographique et que Paul nous sort quelques chaises, j'entame la discussion avec Noah Fischer, jeune artiste fraichement débarqué de Brooklyn qui se trouve à ce moment là au studio K+A. La conversation tourne autour d'une carte interactive et multimédia répertoriant les crimes à New York ces dix dernières années. Quartier, âge, sexe, race, nationalité, objet et type de crime, tout y est répertorié. Mais trente ans plus tôt, alors que Paul Kahn débutait dans l'internet, ni cette carte, ni ce blog que vous lisez auraient été techniquement réalisables...
Spécialiste de l'architecture de l'information, pionnier de l'internet et éditeur d'une revue artistique à vocation internationale, il a ainsi accepté de nous parler de son métier, de l'évolution d'internet, de New Magazine ainsi que des plaisirs parisiens qui le poussent à rester ici.
Paul, d’où viens-tu et comment t’es tu retrouvé à Paris ?
Je suis originaire de Manhattan, New York City. J’ai par la suite travaillé à Boston, New England avant de passer 15 années à Providence, Rhode Island. En 1995, j'avais déjà lancé une une compagnie de création de sites web qui s'est par la suite fait racheter en plein boom de l'internet. Après de nombreux aller-retours entre les US et l’Europe, notamment avec l’Angleterre où nous avions certains de nos clients, je me suis finalement lassé et ai décidé de tenter l’aventure française en créant un studio de design de l'information à Paris en 2001.

Synoptic diagram of the internet/intranet/scientific portal websites for Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives / National Institute for Research in Preventive Archaeology), design for K+A by Eva-Lotta Lamm and Laurent Kling
Et quel fut l’accueil des français par rapport à ce que proposait ton studio ?
Les premières années, nous avons passé beaucoup de temps à "traduire" ce concept en français. On essayait d’intéresser les gens à quelque chose dont ils n’avaient jamais entendu parler puisque cette terminologie d’"Architecture de l’information" n’existait pas en France.

Analysis diagram of public internet websites and databases for INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité / National Institute for Research and Safety), design for K+A by Julia Moisand and Laurent Kling
D’ailleurs pourrais-tu nous donner une définition de cette architecture de l'information ?
En deux mots, l’architecture de l’information revient à organiser l’information sur un site internet. Au plus ceux-ci deviennent complexes, au plus ce travail est indispensable. C’est quelque chose que les français n’avaient pas encore intégré à l’époque car ce marché est en effet plus attiré par le design, l’esthétique, que par la fonctionnalité d'un site.
Pour arriver à un site fonctionnel, on se penche sur la structure de l’information à présenter à l’utilisateur et on essaye de comprendre ce que recherche celui-ci ainsi que les problèmes qu’il rencontre. On cherche les structures et les connections à développer, on organise l’information tout en créant une histoire, on les guide, on leur facilite la navigation...
Quelles sont les différences entre "information architecture design" et "website graphic design" ?
En fait c’est un continuum puisque ce que nous faisons doit intervenir avant le travail des graphistes et web-designers, nous travaillons en amont. Pour chaque projet, on analyse le site, développe une proposition d’organisation, des maquettes, des wired plans, des diagrammes, qui permettent à nos clients de mieux comprendre leur site et aux graphistes d’avoir une base indispensable sur laquelle s’appuyer.

Paul Kahn ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Tu es tombé très tôt dans le web. Quel est aujourd’hui ton point de vue sur l’internet comparé à ce qui se faisait à la fin des années 70 ?
Oui, j’ai eu la chance de tomber dedans à la fin des années 70 et de me retrouver au milieu des années 80 dans un groupe de recherche qui travaillait sur les systèmes hypertextes au sein de Brown University. Les années 1985-95 étaient remarquables. La technologie existait, les gens développaient beaucoup de concepts mais personne n’imaginait vraiment que cela aurait une telle dimension aujourd’hui. Il y avait une utopie, un certain idéalisme...On se disait que si l’on pouvait créer une série de liens sur lesquels les internautes auraient la possibilité de cliquer pour trouver plus d’informations, on pourrait tous avoir un accès facile à l’information et être mieux éduqué...
Quand les travaux de la recherche se sont répandus dans le grand public, que les entreprises se sont précipitées pour avoir leur site, j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur l’évolution de l’internet et à me dire qu’un jour les gens se réveilleraient en se disant qu’ils n’ont pas besoin de tout ça…

Seasons by Norman Fischer / appeared in NEW #3
Et quel est selon toi le futur de l’internet ?
En terme d’architecture de l’information, le futur passe par les metadatas dont nous avons besoin pour créer des connections plus évidentes entre les gens. Les réseaux sociaux comme Facebook ont ce potentiel.
Cela sera plus facile de mettre en place des systèmes pour pouvoir trouver une information précise mais cela n’arrivera pas tout seul. C’est un peu comme la fonction recherche d’images de Google, s’il n’y avait pas ces millions de personnes qui mettent des images sur internet, celle-ci ne serait pas intéressante.
Etant implanté en France, as-tu des regrets de ne pas être dans la baie de San Francisco ?
Tu veux dire là où tout le reste se passe ? (rires). Non, je pense que j’arrive à garder le contact et à être au courant de ce qui se fait. J’aime être entouré par cette culture européenne, cela me donne la possibilité de voir le monde en étant en dehors des Etats-Unis.
Et alors, c’est comment ?
Plutôt intéressant ! Particulièrement en étant à Paris. Le sens du temps à l’américaine est vraiment spécifique et différent de la perception du temps à la française. Imaginer les bâtiments à travers les époques est quelque chose qui m’attire et qui me fascine. Etant originaire des Etats-Unis, je n’avais pas trop d’opportunités de comprendre cette profondeur du temps, or Paris est un endroit plutôt agréable pour faire ça.

Y a-t-il une chose que tu aimes et détestes particulièrement par rapport à Paris et/ou ses habitants ?
La qualité de l’environnement, de la bouffe, de la vie est assez incroyable. Le rythme de vie aussi, prendre des pauses, s’asseoir pour prendre un café au lieu de marcher avec…ça, c’est une grande invention ! (rires). Par contre ce rythme peut aussi avoir ses défauts. Ce que l’on a du m’expliquer à mon arrivée à Paris, c’est qu’il y a une courte période de l’année pendant laquelle tu peux faire des affaires et trouver l’énergie et les moyens nécessaires pour commencer un projet. Grosso modo, cela nous donne septembre/octobre puis il faut attendre février ou mars; en mai, c’est quasiment impossible avec toutes les fêtes... Ce rythme des affaires m’a vraiment surpris et, si j’avais le choix, je serais heureux de ne pas avoir à fonctionner comme cela. Disons que cela constitue pour moi une grosse différence culturelle.

Paul Kahn ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
il me semble que tu as longtemps étudié la littérature. Est-ce que New Magazine, la publication que tu as créée fut un moyen de revenir à tes premiers amours ?
J’avais toujours continué à écrire, que ce soit de la poésie ou des essais. Je publiais déjà un petit magazine aux US entre 1975 et 1982. New Magazine correspondait à un désir d’être plus engagé avec l’art, la photographie, l’écriture. J’ai toujours travaillé avec des écrivains, des photographes, des designers, des cinéastes...Mon expérience m'a appris que ces choses si elles sont très similaires restent fortement segmentées, les correspondances sont assez rares. J’ai donc voulu créer une publication internationale qui ignore ces différences et qui jette des ponts entre ces disciplines. C’est aussi un moyen de montrer aussi bien aux US qu’en France ce qui se passe dans d'autres pays. Par contre, il est difficile de trouver une audience à ce genre de publication car les gens n'y sont pas habitués et sont mal à l'aise face à la présence de plusieurs langues, plusieurs arts...Mais cela en vaut la peine et plaît à un certain public.

Sketch of a bike ride using Velib' from the OECD to the Tour Eiffel, for the Data Design 4 Decisions conference, design for K+A by Deborah Tchoudjinoff
N’est ce pas étonnant pour un spécialiste de l’internet de produire une publication papier ?
Cela faisait aussi partie de ma motivation. On a fait des choses incroyables sur internet ces 15 dernières années mais la majorité de ce qu'on a développé ne peut plus fonctionner sur les ordinateurs d’aujourd’hui tandis que les livres que j’ai publiés, ou les livres que j’adore, sont eux toujours là. En fin de compte, je voulais publier un artefact que les gens pourraient garder. Mais quelque part c’est aussi une mauvaise idée, ce n’est pas le futur…
Tu penses au Kindle et autres livres électroniques ?
Personnellement, je n'en utilise pas. Il y a eu beaucoup de projets similaires, que ce soit des CD Roms / disquettes interactifs permettant d’écouter un disque et de se balader dans un environnement multimédia mais cela n’a jamais vraiment pris. Personnellement, je n’aime pas travailler sur des projets miniatures comme sur les téléphones portables. J’imagine des instruments beaucoup plus flexibles, comme une feuille de papier que tu pourrais déplier, agrandir, élargir, plier en fonction de tes besoins...Je suis très enthousiaste par rapport aux recherches dans ce domaine, par contre, je ne peux malheureusement pas l’inventer !(rires)
En tant qu’éditeur d’une publication artistique faisant la part belle aux cross-overs internationaux, quel est ton point de vue sur la scène artistique française comparée à son équivalent américain ?
La présentation de l’art en France est intéressante, elle n’est pas particulièrement française mais plutôt internationale, on y trouve plus de variété. Par contre, je trouve les choix curatoriaux des français moins inspirés que ceux que je pouvais voir aux US et cela influence bien évidemment ce qui est exposé dans les grands musées.

Paul Kahn photographié par J+M+R ©2009 Thibaut Estellon
Pour finir, faisons un tour de tes lieux parisiens préférés. Quel est ton…
Quartier préféré ? Le Marais et Montmartre
Ta rue ? La rue Vieille-du-Temple
Ton restaurant, bar ou café ? Chez Nénesse (17, Rue Saintonge, 3è arr.)
Ta librairie ? Village Voice
Tes galeries d’art ? La galerie Anne Barrault, Yvon Lambert, Thaddaeus Ropac
Et enfin, est-ce que les Etats-Unis te manquent ?
Mes amis me manquent. J’aime y retourner pour voyager. Tout semble plus simple, tu comprends tout…mais j’aime ce challenge, rester à Paris, observer les choses hors des Etats-Unis, être à l’extérieur...
Pour plus d'infos sur Paul Kahn et sur New Mag :
http://www.kahnplus.com/
http://new-mag.com/
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
©2009 Photos Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Merci à Grégoire Paultre pour son soutien sur cette interview.
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3 comments:
Pour moi, c'est un bonheur quotidien que Paul ait choisi la France (rires).
Merci à Thibault et à Jean-Marc - et de fait à Grégoire - pour ce portrait, d'une grande et fidèle qualité ... en français.
Dominique Negel-Kahn
Merci pour l'article je tweet cela de suite :)
Intéressant ! Merci pour cette interwiew. Quelqu'un aurait il un lien à recommander pour approfondir le thème de l'architecture de l'information ?
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